Le “Massacre des Innocents” de Léon COGNIET, précurseur du romantisme français

« Scène du massacre des innocents », Léon COGNIET, 1824. Musée des Beaux-Arts, Rennes.
(Reproduction photographique personnelle, 2021)

La « Scène du massacre des Innocents » de Léon COGNIET (29 août 1794 – 20 novembre 1880) est une huile sur toile de 261,3 cm de hauteur et de 228,3 cm de largeur réalisée en 1824. Cette peinture est exposée au Musée des Beaux-Arts de Rennes. Cette œuvre propose une représentation du thème biblique du massacre des Innocents (Matthieu 2.7 à 2.17).

Dans un premier temps, nous nous intéresserons au contexte historique de cette œuvre s’inscrivant dans un moment charnière de cohabitation artistique entre le néoclassicisme et le romantisme, et de profondes évolutions politiques et sociales. Puis, après avoir décrit les principales caractéristiques de cette œuvre, nous montrerons en quoi elle propose un traitement résolument novateur d’un thème pourtant extrêmement classique et pourquoi elle peut être vue comme un précurseur d’une culture de l’image qui connaîtra son envol au XXe siècle grâce à la photographie et au cinéma.

Contexte

L’œuvre s’inscrit dans le contexte de la France du début du XIXe siècle, qui est une période de troubles et d’évolutions sociales permanentes, entre Révolution, Empire et restauration de la monarchie.

Dans ce contexte, l’art néoclassique apparaît comme un point de repère stable et rassurant, ce qui explique qu’il soit toujours valorisé par une certaine élite culturelle et noble d’alors. Pour les artistes de cette période ambitionnant d’être reconnus, le passage par l’Académie des Beaux-Arts était une étape obligée, et l’enseignement académique était alors basé sur les canons du néoclassicisme.

Dans le même temps, la vague artistique du romantisme partie d’Allemagne et d’Angleterre à la fin du XVIIIe siècle finit par atteindre le milieu artistique parisien, d’abord dans la sphère littéraire, puis dans les autres arts, y compris la peinture. Ce mouvement s’attache tout particulièrement à l’exploration et à la représentation des émotions, alors que l’art académique est un art de la mesure et de la sobriété.

La « Scène du massacre des Innocents » s’inscrit dans le croisement de ces deux tendances artistiques : résolument académique du fait de son thème, Léon COGNIET réalise cette toile dans la continuité de son séjour romain à la Villa Médicis de 1817 à 1822. La toile sera d’ailleurs retenue pour être exposée au Salon de l’Académie en 1824 et y rencontrera un franc succès puisqu’elle fut achetée par Jacques LAFFITTE, ex-gouverneur de la Banque de France et futur homme politique de la Restauration.

Cependant, Léon COGNIET fréquente également le milieu romantique, côtoyant notamment Eugène DELACROIX ou bien encore Théodore GÉRICAULT, et cette influence se retrouve dans l’œuvre au travers de la manière figurative de traiter le sujet, comme nous allons à présent le démontrer.

Description

Bien que titrée en référence à l’épisode du massacre des Innocents, l’œuvre frappe immédiatement par l’originalité de sa représentation.

Compte tenu de sa grande dimension, l’œuvre s’impose immédiatement dans l’espace qu’elle occupe, ce qui fait ressortir d’autant plus nettement la simplicité de sa composition globale, et la force de son sujet principal.

En son premier plan, elle dépeint sur les deux tiers de sa largeur le recoin d’une ruelle au creux duquel se cache une mère tentant de protéger son enfant qu’elle tient dans ses bras, en lui couvrant la bouche. Le tiers restant est occupé par cette ruelle dans laquelle d’autres civils sont en train de courir et de tenter de s’enfuir, pourchassés par un soldat.

Le massacre à proprement parler, et la ville de Bethléem sont évoqués dans le fond de la toile, sur son tiers supérieur. Ils ne sont cependant pas le cœur de l’œuvre, mais un détail de contextualisation, permettant de justifier que la scène représentée est bien le massacre des Innocents, et pas une quelconque scène de guerre civile.

L’attention est notamment attirée sur le visage de la mère de l’enfant, par un effet proche du clair-obscur, puisque le fond de cette ruelle apparaît comme sombre. Cette impression est renforcée par une arche qui prive cette zone de l’œuvre d’une exposition à la lumière du soleil.

Ce visage se révèle particulièrement expressif, et représente la complexité et la violence de l’émotion à laquelle est confrontée cette mère dans cet instant critique : on peut y lire sa peur et son désespoir, mais aussi sa détermination à sauver coûte que coûte son enfant. Le regard de ce dernier montre qu’il semble lui aussi comprendre la gravité de la situation et ressentir la peur.

La tenue de cette mère, simple et sobre, et le fait qu’elle soit représentée pieds nus nous permettent également de nous assurer de la nature civile, et même pauvre, de cette dernière. Elle n’est pas un personnage biblique particulier, ni une noble, mais bien une femme du peuple, à qui chacun peut s’identifier.

Analyse

Au travers de cette œuvre, Léon COGNIET propose une tentative de synthèse entre néoclassicisme et romantisme, qui se retrouvera dans la suite de son œuvre et de son enseignement à l’Institut et à l’Académie.

Il choisit de traiter un thème parmi les plus classiques de la culture chrétienne, mais, contrairement aux représentations qui en ont été faites par RUBENS ou BRUEGEL l’Ancien, il profite du sujet pour s’interroger sur le ressenti d’une victime parmi d’autres, et pas sur la globalité de l’horreur. Ce faisant, il humanise le sujet et le rapproche du public.

L’influence du romantisme pictural se ressent également dans le traitement de l’émotion dont la quintessence est résumée dans le visage de la mère de l’enfant. Cette émotion est brute, pure, violente, comme le veut l’esprit romantique qui cherche une expressivité libérée, loin des carcans contenus et modérés de l’académisme.

C’est ainsi que la « Scène du massacre des Innocents » fut inscrite au catalogue de l’exposition « Visages de l’effroi — Violence et fantastique de David à Delacroix » du Musée de la Vie Romantique à Paris en 2015.

En choisissant d’assumer de manière aussi frappante cette expressivité, COGNIET sait que son œuvre ne pourra être regardée comme une œuvre purement néoclassique. Cependant, le choix d’un thème biblique lui permet de ne pas couper les ponts avec l’Académie à laquelle il doit sa renommée naissante.

Ouverture

La « Scène du massacre des Innocents » de Léon COGNIET est l’œuvre d’un artiste de son temps, conscient des évolutions de son art et cherchant à les intégrer à sa production. Mais elle est aussi l’œuvre d’un homme au fait du système économique et de reconnaissance sociale de son époque, et faisant le choix de s’y intégrer plutôt que de chercher à le révolutionner comme d’autres ont pu le faire.

Le regard d’un spectateur du XXIe siècle ne peut que remarquer que cette œuvre lui est immédiatement familière, tant elle ressemble, par sa composition, mais aussi par son émotion, à de nombreuses représentations de la guerre. On songe bien sûr aux photographies de reporters capturant le regard de victimes civiles, mais aussi aux représentations cinématographiques de la guerre telles que « Voyage au bout de l’enfer » de Michael CIMINO ou même au jeu vidéo vu comme support narratif avec l’exemple de « This War of Mine » de Michal DROZDOWSKI qui propose au joueur de se mettre dans la peau d’un civil pendant le siège de Sarajevo.

Toutes ces œuvres ont en commun de mettre l’accent sur les civils, leurs émotions et leurs souffrances dans la guerre, exactement comme le fait Léon COGNIET dans sa toile un siècle plus tôt. Son œuvre montre que COGNIET a compris que pour sensibiliser et faire réagir un spectateur à la dureté de la guerre, il faut le confronter à la peur et à l’angoisse de civils innocents, et non à la gloire héroïque de grands soldats.

Léon COGNIET est également un précurseur de certains codes de l’audiovisuel dans le sens où sa toile se veut la représentation réaliste d’un « instant décisif », au sens où l’a défini Henri CARTIER-BRESSON : toute l’essence de l’événement, la cruauté du massacre et l’inéluctabilité du drame est capturée dans ce moment où une femme espère encore pouvoir sauver son enfant, alors même que la menace latente d’un soldat qui la découvrirait se dévoile au détour d’une rue.

Reste alors une question, laissée à la sagacité du lecteur faute d’éléments décisifs permettant d’y répondre : peut-on imaginer que Léon COGNIET soit l’inspiration de base des premiers photographes ou cinéastes qui se sont intéressés à la question de la guerre, et qu’il en ait ainsi inventé les codes ?